Kôhî jikô, Hou Hsiao Hsien (2003)

KÔHÎ JIKÔ, aka Café Lumière
珈琲時光
Année : 2003
Réalisation : Hou Hsiao Hsien
Avec : Hitoto Yo, Asano Tadanobu, Hagiwara Masato, Yo Kimiko, Kobayashi Nenji

La jeune Yoko apprend à son père et à sa belle-mère qu’elle attend un enfant, et qu’elle désire l’élever seule.
Si les parents en question tardent à trouver les réponses adaptées à cette situation nouvelle pour eux, le meilleur ami de Yoko, Hajime, répond toujours présent lorsqu’il sent que la jeune femme a besoin d’une oreille pour l’écouter, ou d’une épaule pour la supporter.

« J’ai repris les thèmes d’Ozu, mais je les ai filmés différemment« . Tels sont les propos de Hou Hsiao Hsien lorsqu’il évoque son CAFÉ LUMIÈRE, film tourné en hommage au célèbre réalisateur japonais, qui aurait fêté ses 100 ans à ce moment là, en 2003.

Hou Hsiao Hsien a surpris tout son monde en acceptant ce pari un peu fou, un pur produit de commande, le style même de projet que le réalisateur taïwanais refuse en bloc depuis qu’il a atteint une notoriété lui permettant d’imposer ses choix. Et il a donc dit oui aux producteurs japonais. Oui Hou Hsiao Hsien a dit oui à un film japonais, tourné au Japon avec une équipe presque exclusivement japonaise. Il faut se pincer pour le croire.

Il a dit oui, mais comme cela a été précisé un peu plus haut, Hou Hsiao Hsien n’a pas souhaité faire un film d’Ozu. Non, s’il en reprend des thèmes et quelques tiques de tournage, le film de Hou Hsiao Hsien n’en demeure pas moins assez éloigné d’Ozu. Car là où les sentiments des personnages d’Ozu étaient assez expressifs, ceux de Hou Hsiao Hsien demeurent assez mystérieux, les silences pesants et révélateurs faisant souvent table rase des plus longs discours. Le spectateur qui s’attendait à du Ozu pur et dur devrait par conséquent être légèrement désarçonné. Ceux qui voulaient du Hou Hsiao Hsien devraient pour leur part ressortir du long métrage assez convaincus, et également surpris, devant la maîtrise dont fait preuve le réalisateur taïwanais pour nous livrer un film qui sonne si japonais.

Les admirateurs d’Ozu Yasujirô prendront néanmoins un certain plaisir à suivre les pérégrinations calmes et déterminées de Yoko, qui ose avouer à ses parents qu’elle attend un enfant et qu’elle l’élèvera sans doute seule. Une jeune mère célibataire, non ce n’est jamais vu d’un bon œil aujourd’hui encore, au Japon. Remise en cause du mariage, une certaine modernité de la femme affichée, une famille recomposée, angoisse du père face aux souhaits de son enfant, oui on reconnaît ici ce qui faisait les trames banales et quotidiennes des films d’Ozu.

D’un point de vue plus technique, Hou Hsiao Hsien a également truffé son film de clins d’œil au maître japonais. La caméra est ainsi parfois posée sur le sol, à hauteur de tatami, mais là où elle demeurait éternellement statique (durant la fin de carrière d’Ozu), Hou Hsiao Hsien se permet de légers mouvements. Il osera également un champ/contre-champ, mais pour ne pas trahir Ozu il s’amusera à le décaler dans le temps (30 minutes les séparant dans le film, durant la scène de la librairie appartenant à Hajime).

Œuvre intéressante à plus d’un titre, mais loin d’être indispensable aux fans d’Ozu, CAFÉ LUMIÈRE a pour lui ce délicat exercice de style qu’exécute Hou Hsiao Hsien avec délicatesse. Il bénéficie aussi de quelques scènes d’une fulgurante beauté : Hajime et Yoko qui se croisent sans se voir dans deux trains opposés, qui ne se rapprochent que pour mieux s’éloigner ; le repas chez la jeune Yoko et le mutisme de son père trahissant à la fois la peur, l’incompréhension mais aussi sa tristesse de se retrouver ainsi impuissant face à une situation nouvelle ; le champ/contre-champ dans la librairie enfin, qui surprendra jusqu’au plus blasé des spectateurs.

Malgré tout, le temps passe trop lentement pour concerner sur l’ensemble du long métrage. La jeune Hitoto Yo, enfin, une chanteuse de profession, peine à véritablement faire passer quelque chose. Son rôle, délibérément moins expressif et émouvant que chez Ozu, décontenancera celles et ceux qui s’attendaient à un personnage façonné comme savait si bien le faire le cinéaste japonais. Non, Hou Hsiao Hsien n’a définitivement pas voulu ressusciter Hara Setsuko, artistiquement parlant j’entends.

A voir néanmoins, pour vous faire une idée sur le sujet. Pour apprécier l’exercice de style du réalisateur taïwanais. Pour profiter un peu, également, de toutes ces prises de vue urbaines et tentaculaires, ciblées autour des trains de la capitale japonaise et qui devraient ravir tous les amoureux de Tokyo et de ses proches banlieues, faites d’un peu de prés et de beaucoup d’acier.

A voir donc, mais aussi à écouter. Pour vous persuader que des silences peuvent parfois être lourds de sens. Pour comprendre que c’est aussi à la lumière des non-dits que l’on ose seulement avouer sa peine, ses doutes, ses sentiments.

Oui le silence peut alors être tristement pesant.

Oli :