Dodes’kaden, Kurosawa Akira (1970)

DODES’KADEN
どですかでん
Année : 1970
Réalisation : Kurosawa Akira
Avec : Zushi Yoshitaka, Sugai Kin, Ban Junzaburô, Tange Kiyoko, Igawa Hisashi, Okiyama Hideko, Tonomura Toshiyuki, Hino Michio, Minami Shinsuke, Kusunoki Yûko, Furuyama Keiji, Shimokawa Tappei, Tanaka Kunie, Yoshimura Jitsuko, Mastumura Tatsuo, Tsuji Imari, Yamazaki Tomoko, Kametani Masahiko, Akutagawa Hiroshi, Naraoka Tomoko, Mitani Noboru, Kawase Hiroyuki, Negishi Akemi, Esumi Eimei, Takashima Minoru

Dans le Japon contemporain, l’histoire de plusieurs familles vivant dans un bidonville. Des exclus en tous genres, des drames qui se nouent dans les ombres, des visages dépourvus d’espoir. Ces êtres humains déambulant pareils à des fantômes, inexistants aux yeux de la société, trouvent néanmoins parfois le temps d’oublier…en sombrant dans l’alcool, ou la folie.

DODES’KADEN est le premier film réalisé en couleurs par Kurosawa. Le maître a attendu de nombreuses années avant de s’essayer à ce procédé, et on sent qu’il avait mûrement préparé son “coup”. Le film est en effet un véritable hymne à la couleur, puisque celle-ci a une place à part entière dans l’histoire (costumes, ciels, décors…). Illustrant tour à tour l’espoir ou le désespoir par des couleurs plus ou moins lumineuses, les rêves ou les cauchemars par des teintes imprégnées de beaucoup de symbolisme, oui Kurosawa effectue un véritable travail de peintre : il maîtrisait également cet art et ça se voit. Il est d’ailleurs sans doute l’auteur de quelques dessins apparaissant sur le triste fil du récit.

Si le film est d’une grande humanité, puisqu’il dépeint la vie (et la mort) de ces gens qui se sont retrouvés un jour exclus (volontairement ou non) de la société, il n’a pas connu le succès escompté. Un échec donc, et le mot est faible, puisque la société de production Kinoshita créée par Kurosawa et trois autres cinéastes pour l’occasion a tout bonnement sombré corps et âme. Le public japonais n’a peut-être pas supporté un film aussi pessimiste, exhibant aussi cruellement la déchéance et le désespoir d’une certaine partie de la population dans un Japon contemporain. Incompris, parfois méprisé, Kurosawa tentera alors de se suicider. Fallait-il faire le film ? L’artiste peut-il mettre en scène la pauvreté ou la folie moderne ? Cette question Kurosawa se l’est sans doute posée, puisqu’il met visiblement cette interrogation en images : lorsque le jeune fou, conducteur d’un tramway imaginaire, manque de « renverser » ce peintre, posé au beau milieu de la décharge, avec sa toile et ses pinceaux. Qui est le plus fou des deux ? Le fou, ou bien le peintre qui veut le mettre en scène ?

Le temps aidant, le film connaîtra enfin la reconnaissance qui lui est due. Certains parlent de chef d’œuvre, d’autres y voient peut-être le plus grand film de Kurosawa Akira. Pour ma part, j’ai beaucoup de mal à opérer un classement parmi toutes ces œuvres plus impressionnantes les unes que les autres. La seule chose que je tienne pour acquise est le fait que DODES’KADEN est l’un des films les plus singuliers de son réalisateur : pas de fil conducteur, des scènes qui se succèdent sans apparemment qu’aucun lien ne les unisse hormis le lieu, ce bidonville sordide. Parmi ces laissés pour compte, certaines figures ont marqué de leur empreinte l’histoire du cinéma : Rochukan, le jeune fou, imaginant conduire chaque jour son tramway, l’onomatopée qu’il crie toute la journée durant ayant donné son titre au film : « dodes’kaden, dodes’kaden, dodes’kaden… » ; ou encore ce clochard qui survie en récupérant des restes avariés auprès des restaurants, et qui donne de l’espoir à son fils en lui construisant une maison…en rêve. Les portraits sont multiples, et graves. Survivre à l’enfer, voilà bien le but de tous ces personnages gangrenés par la misère, hantés par les remords, et qui pour se donner l’illusion de s’en sortir se laissent parfois ronger par la folie, l’alcoolisme ou le mensonge.

Oli :