Dolls, Kitano Takeshi (2002)

dollsDOLLS
ドールズ
Année : 2002
Réalisation : Kitano Takeshi
Avec : Kanno Miho, Nishijima Hidetoshi, Mihashi Tatsuya, Matsubara Chieko, Fukada Kyôko, Takeshige Tsutomu, Ôsugi Ren, Kishimoto Kayoko, Tsuda Kanji, Daike Yûko


Une jeune femme, idole de profession, ne conçoit sa vie qu’entourée d’admirateurs, elle ne pense pas pouvoir sourire si elle n’est pas aimée de tous. Tout bascule le jour où un grave accident la défigure : elle décide alors de se couper du monde.

A l’opposé, Ryoko est la femme d’un seul homme, même si elle n’a l’a pas revu depuis des dizaines d’années. Lui, il l’a plus ou moins oubliée, même si il s’en souvient parfois, le cœur serré. Pourtant il ne s’était jamais douté qu’elle pouvait l’attendre aujourd’hui encore, dans le même parc, sur le même banc, là où ils se sont quittés il y a plus de vingt ans.

Matsumoto avait promis le mariage à Sawako, sa délicieuse petite amie. Pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les sentiments, il ne s’en tiendra pas à cet engagement et demandera la main d’une autre personne. Mais le jour du mariage, il apprend que Sawako a tenté de mettre fin à ses jours. Si la jeune femme s’en est sortie, les séquelles sont parait-il énormes. Matsumoto va tout abandonner pour la rejoindre.

Dolls-2002Dès l’apparition du sigle Office Kitano des frissons ont commencé à parcourir mon corps, la chair de poule gagnant bien vite toute ma peau : un nouveau film de Kitano ça reste pour moi, et à chaque fois, un véritable événement.
Kitano Takeshi effectue cette fois-ci un parallèle entre le Bunraku et les désordres amoureux de trois couples japonais. Kitano met ainsi en scène trois histoires qui s’entremêlent sans pourtant jamais véritablement se croiser. Trois histoires (celle de Sawako et Matsumoto étant sensiblement mise en avant et servant de fil rouge – couleur de circonstance !) et trois amours différents, trois drames surprenants pour tout autant de parallèles avec les poupées nippones issues du Bunraku. Le Bunraku est un théâtre de marionnettes né à Osaka au XVI ème siècle. Les poupées (toujours magnifiques) sont manipulées par des hommes vêtus de noir : ils ne se cachent pas et apparaissent sur scène, leur art difficile consistant à savoir s’effacer pour disparaître aux yeux des spectateurs. Les représentations sont accompagnées au shamisen (instrument traditionnel à trois cordes) tandis qu’un récitant commente l’action pour le public. Le Bunraku fait partie des grands théâtres traditionnels japonais (avec le Nô, le Kabuki, et aussi dans une moindre mesure Takarazuka). Un spectacle auquel on peut assister en trois ou quatre occasions chaque année à Tokyo, tandis qu’il y a un peu moins d’une dizaine de spectacles (qui durent environ vingt jours chacun) à Osaka, dont c’est pourtant la grande spécialité au Théâtre National de Bunraku. Des théâtres pour touristes existent également, comme c’est le cas à Kyoto, et plus précisément à Gion. Le théâtre Gion Corner propose ainsi une compilation de divers arts traditionnels (cérémonie du thé, danses de geishas, et bien entendu Bunraku).

Dans DOLLS, la vie des protagonistes des trois histoires du film est ainsi faite : ils n’existent que par les autres, uniquement grâce à cet amour puissant qui les maintient éveillés, comme ces fils animant les marionnettes qui dansent et chantent sur les planches. Pareils à des pantins, ils paraissent parfois prisonniers de leurs sentiments, esclaves de leurs propres émotions. Par l’intermédiaire des différents personnages du film, Kitano nous démontre donc que l’amour peut prendre bien des teintes, un peu à la manière des saisons qui se succèdent au Japon. L’amour sincère peut ainsi tourner à l’obsession, il peut rendre aveugle, dépendant, et basculer parfois dans la folie, et l’oubli total.

dolls 2002Plastiquement, le film est une réussite remarquable (mention spéciale aux superbes costumes réalisés par Yamamoto Yôji). Kitano a filmé DOLLS dans un souci esthétique de tous les instants, il a ainsi étalé le tournage sur de longs mois pour filmer les quatre saisons : chaque feuille traînée par le vent, chaque fleur bourgeonnant à la pointe d’’une branche de cerisier semblant avoir été placée là à dessein. Le film emprunte ainsi un chemin irréel et rêveur, un aspect lisse et parfait rehaussé par l’apparence de Sawako et Matsumoto, habillés dignement malgré le dépouillement, malgré leur statut de vagabonds amoureux et errants. Cette irréalité, Kitano a souhaité l’illustrer davantage par les images que par la musique, la partition de Hisaishi se faisant un peu moins poétique que d’habitude, et surtout bien moins présente (la bande originale ne comporte ainsi que 5 morceaux, pour un total de 22 minutes seulement).

DOLLS est un film ambitieux et risqué, une peinture colorée mais pessimiste des dégâts que causent les amours impossibles. Une œuvre qui laissera sans aucun doute une partie des spectateurs de marbre puisque le parallèle établi avec le Bunraku ne passionnera évidemment pas toutes les foules.

Après la projection, DOLLS a survécu de longues heures en moi, teintant mon inconscient d’une douce et très amère mélancolie.

Oli :