Sôshun, Ozu Yasujirô (1956)

SOSHUNSÔSHUN, aka Printemps précoce, aka Early Spring
早春
Année : 1956
Réalisation : Ozu Yasujirô
Avec : Awashima Chikage, Fujino Takako, Ikebe Ryo, Katô Daisuke, Kishi Keiko, Miyake Kuniko, Ryu Chishu, Sugimura Haruko, Takahashi Teiji, Taura Masami, Urabe Kumeko, Yamamura Sô


Un homme marié voit son couple lentement s’effriter : un travail morne et surtout le deuil de leur jeune enfant n’ayant jamais fini de le ronger…

PRINTEMPS PRÉCOCE est un film qui respire une lourde et languissante mélancolie. Certes toute la filmographie d’Ozu est marquée de ce sceau, mais ce titre-ci l’est peut-être plus que tout autre.

Mélancolie exprimée par ces hommes, qui se retrouvent parfois pour évoquer leurs souvenirs de guerre. La période était rude, mais la camaraderie certaine. Mélancolie d’un couple, qui survit péniblement au décès de leur tout jeune enfant. Mélancolie plus générale d’un système, qui voit ses employés désespérer de jamais devenir quelqu’un, autre chose qu’un numéro dans une inhumaine fourmilière qui les fait se précipiter chaque matin dans des trains par milliers.

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Le regard pesant, le sourire discrètement crispé, Shôji donne à qui veut bien l’entendre l’illusion du bonheur, mais sa femme n’est plus dupe. Un enfant décédé, un travail peu ou pas intéressant (surtout très anonyme), Shôji ne trouve plus de branches pour se rattraper, et sans doute que dans le regard de sa femme il aperçoit avant tout autre chose le reflet de sa propre peine… Alors Shôji commettra l’irréparable, il couchera avec une amie qui lui tournait depuis trop longtemps autour (on assiste même à la scène d’adultère, chose excessivement rare chez Ozu). Cette amante, comme un vers dans un fruit déjà quelque peu avarié, un couple jeune et déjà usé ?

Plus de deux heures durant, Ozu Yasujirô va passer au crible les relations tendues entre Shôji et sa femme (superbe Awashima Chikage, mais c’est une habitude), il s’attardera également sur les élans de camaraderie certains (et parfois hypocrites) entre différents groupes d’amis (géniales scènes de réunion autour de quelques plats et autres bouteilles de bière). Ozu en profitera également pour faire son clin d’œil habituel au passé (on peut ne pas avoir aimé la guerre et en avoir gardé de chaleureux souvenirs d’amitié), mais aussi pour envoyer de subtiles critiques à l’encontre de la société japonaise, et notamment ces millions de salary-men pressés qu’elle enfante et vomit chaque jour de ses trains bondés. Nous aurons ainsi droit à quelques superbes dialogues sur ce sujet précis, Shôji étant envié de ses anciens camarades d’armée, avant que celui-ci ne leur réponde que c’est bien eux qui sont chanceux :  » vous avez un talent. Toi tu sais réparer les radios, et toi tu fabriques des casseroles. Moi je ne sais rien faire de spécial « . Encore aujourd’hui, et même en France, de nombreux petits fonctionnaires doivent pouvoir se retrouver dans pareil discours. Shôji, lui, aurait envie d’être vraiment quelqu’un, mais jamais il ne semble avoir le courage de tout changer, de recommencer à zéro. Sans doute que cet homme n’est plus que l’ombre de celui qu’il fut, au tout début…

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Intime réflexion sur les relations du couple, sur les sacrifices qu’il faut parfois consentir pour survivre à deux, PRINTEMPS PRÉCOCE est un petit bijou de film sentimental, résolument à part dans la filmographie d’Ozu, qui brosse d’extraordinaires portraits d’hommes et de femmes simples mais singuliers…importants, car ils sont entiers, et vrais. Il aurait pu s’agir de vous, ou de moi. Ozu réussit donc une nouvelle fois ce tour de force-là : il passionne les spectateurs pour des petits riens, parfois de simples rêves ou revers quotidiens…et l’émotion n’est alors jamais très loin…

Oli :