Moe no suzaku, Kawase Naomi (1997)

moe no suzakuMOE NO SUZAKU, aka Suzaku
萌の朱雀
Année : 1997
Réalisation : Kawase Naomi
Avec : Shibata Kôtaro, Kamimura Yasuyo, Izumi Sachiko, Kunimura Jun, Ono Machiko


Un village de la région de Nara peine à survivre au temps qui passe. Si la nature, enchanteresse, continue de bercer les rêves des plus anciens, les autres doivent au contraire se faire une raison, et se décider à partir.

MOE NO SUZAKU retrace l’histoire vraie d’un village condamné. L’histoire est très connue dans la région de Nara et la réalisatrice, Kawase Naomi, avoue aujourd’hui avoir toujours été intriguée par la drôle de destinée de ce petit coin de paradis perdu : Nishiyoshino-mura. De plus en plus isolé, le village s’est lentement dépeuplé. Un projet qui envisageait de relier Nishiyoshino-mura aux différentes villes alentour par train a toujours été d’actualité, les travaux ont même été très largement avancés, à tel point qu’un tunnel de deux kilomètres a été construit. Hélas, le tout resta en l’état et le projet, qui avait pourtant dépassé le simple stade d’idée sur du papier, ne vit jamais le jour.

A Nishiyoshino-mura, Kawase Naomi s’attarde plus particulièrement sur une famille, quelque peu recomposée. Eisuke a été recueilli par son Oncle, Kozo, depuis que sa mère a disparu sans laisser de nouvelles. La réalisatrice projette ici sa propre image sur Eisuke, puisqu’elle a également vécu une enfance sans connaître le soutien d’un père. Cet épisode de sa vie l’a profondément marquée, puisqu’elle lui a dédié un premier court métrage, avant de l’envisager directement avec MOE NO SUZAKU, puis d’y revenir avec SHARA.

Eisuke vit donc avec son oncle, un homme quelque peu taciturne, qui souffre de vivre uniquement grâce au salaire de sa femme et de son neveu. Lui qui passe ses journées à filmer son village, à batailler pour que le train ne se cristallise pas éternellement en cruelle chimère, il lutte aussi. Pour ne pas disparaître.

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Mis à part l’oncle, interprété par Kunimura Jun, les acteurs ne sont pas des professionnels. Kawase Naomi précise avoir adapté leurs rôles en fonction de leur personnalité. On trouve ainsi la jeune Michiru, secrètement amoureuse de son cousin, et farouchement éprise de son village. La mère de famille souffre en silence, mais personne n’est dupe : sa discrète douleur est de plus en plus palpable, seul son mari lui permet de tenir le choc, ainsi isolée au sein d’un village qui paraît presque s’effacer de la mémoire collective. La grand-mère enfin, incarne ce point d’ancrage indispensable entre les rires oubliés, les espoirs d’hier et la réalité sans issue d’aujourd’hui. La scène finale, lorsque l’âme de la grand-mère semble s’envoler comme aspirée par les dieux, est d’une magie infinie.

Tourné directement à Nishiyoshino-mura, avec des habitants du cru, MOE NO SUZAKU est d’une simplicité limpide. D’une réalité bouleversante… Au seuil de la mort on se souvient des rires d’enfants, échangés dans les champs. Au seuil de l’amour on réalise qu’il est hélas déjà temps de se dire adieu. Un homme disparaîtra avec son village, petit à petit, comme si de rien n’était. Un jour tout simplement, il ne reviendra pas. D’autres partiront parce qu’à un certain âge, le choix ne nous appartient pas. Deux retraités abandonneront ainsi leur demeure pour une maison de retraite, et salueront silencieusement et très dignement leurs voisins avant d’entamer leur plus difficile voyage : celui qui les éloignera définitivement de leur village. Les plus jeunes aussi, doivent partir. Chercher un travail, un espoir, s’assurer que le soleil brille aussi en ville. Oublieront-ils tous ces rires échangés lorsqu’ils étaient encore enfants ? Rien n’est moins sûr. La grand-mère pour sa part, les a définitivement ancrés dans sa mémoire. Oui elle les entend encore. Elle les entendra toujours.

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Kawase Naomi, pour son premier long métrage, signe donc avec MOE NO SUZAKU une œuvre à la fois enchanteresse et douloureuse. Elle place la nature sur le même plan que les hommes, et nous conte à la fois la fin d’une époque et la fin de certaines personnes qui ne peuvent lui survivre. En parallèle, la réalisatrice japonaise tisse une étude très fine des relations familiales, en nous exposant le doute qui s’empare d’une famille entière devant la perte d’espoir du père, tandis que le neveu adopté prend une place de plus en plus à part dans le cœur de chacun. Enfin, MOE NO SUZAKU est une œuvre qui retranscrit presque mieux qu’aucune autre (à l’exception peut être de INUGAMI) la spiritualité japonaise. Ancrée dans la nature, meublant inconsciemment le quotidien d’un peuple entier, cette spiritualité compte de nombreux dieux et autres Kamis, malins esprits errants. A la fois craints et respectés, ils ont chacun un but, une utilité. Suzaku est censé protéger le village de Nishiyoshino. Sans que personne n’en parle jamais, sa présence est pourtant parfois presque palpable. Un peu à la manière de cette divinité susceptible d’avoir enlevé un enfant dans le long métrage SHARA, Suzaku fait sentir sa présence sans pour autant jamais se montrer. Mais la nature est là, elle s’impose. L’homme paraît alors bien petit et démuni, face aux grandeurs visibles ou imperceptibles de cette nature éternelle.

Malgré sa lenteur, MOE NO SUZAKU est un film à voir absolument. Sensible et discrètement poignant.

Oli : https://echecetcinematclassique.files.wordpress.com/2012/04/0japondrapeau2.jpghttps://echecetcinematclassique.files.wordpress.com/2012/04/0japondrapeau2.jpghttps://echecetcinematclassique.files.wordpress.com/2012/04/0japondrapeau2.jpg

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