Akahige, Kurosawa Akira (1965)

akahigeAKAHIGE, aka Barberousse, aka Red Beard
赤ひげ
Année : 1965
Réalisation : Kurosawa Akira
Avec : Mifune Toshirô, Kayama Yûzô, Kagawa Kyôko, Yamazaki Tsutomu, Negishi Akemi, Tsuchiya Yoshio, Ehara Tatsuyoshi, Dan Reiko, Ryû Chishû, Niki Terumi, Kuwano Miyuki, Zushi Yoshitaka, Tôno Eijirô, Shimura Takashi, Tanaka Kinuyo


Au début du XIXème siècle, un apprenti médecin de bonne famille nommé Yasumoto, et ayant étudié les médecines européennes, va se retrouver malgré lui coincé dans un hospice dépouillé, peuplé par toute la misère du monde, et dirigé d’une main de fer par Niide Kyojio, surnommé Barberousse en raison de son épaisse barbe. Se mettre au service d’un hospice et de ses malades, entrer dans l’anonymat le plus complet, tout cela ne figurait pas dans les plans de carrière du jeune Yasumoto. Il va dès lors entrer en conflit avec Barberousse, faisant tout son possible pour être renvoyé.

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AKAHIGE est la seizième collaboration entre Kurosawa et Mifune. Dix-sept longues années de travail en commun qui vont s’éteindre tristement en raison de ce tournage fleuve qui dura deux ans. Kurosawa, perfectionniste jusqu’à l’extrême, ne reculera devant rien pour faire le film comme il l’entendait. Entre les décors qu’il souhait voir réalisés en matériaux d’origine, et la météo qu’il ne voulait pas truquer (comme à son habitude, il attendit que la pluie ou la neige tombe pour filmer certaines scènes), Kurosawa fit de ce tournage un véritable calvaire pour Mifune, qui était alors aux portes d’Hollywood. Mais voilà, le réalisateur interdit à son acteur de quitter le tournage, et Mifune dut attendre une année supplémentaire avant de répondre aux sirènes (sonnantes et trébuchantes ?) américaines. À cette longue attente s’ajouta un autre sujet de discorde : les deux hommes ne voyaient pas Barberousse de la même manière. Leur désaccord atteint son paroxysme lors de la scène d’action (la seule) qui voit Barberousse en venir aux mains avec une demi-douzaine de vauriens. Kurosawa ne voulait pas de cette image invincible de héros que Mifune traînait depuis toujours. Il avait imaginé un personnage plus humain, connaissant les victoires mais aussi les défaites. Ainsi donc s’arrêta cette glorieuse collaboration. Toutes ces tensions accumulées eurent raison de dix-sept années de mariage forcé. Kurosawa également sortit du tournage très fatigué. Il ne tourna plus rien pendant cinq ans. Malgré ces nombreux écueils et aussi incroyable que cela puisse paraître, le film n’a pas réellement souffert. Bien au contraire même, puisque AKAHIGE est un long métrage fantastique, une œuvre d’une humanité débordante, d’un amour sans équivalent.

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Construit principalement autour des deux médecins Yasumoto et Barberousse, le film est en fait bien plus complexe que cela. En effet, autour de ce fil conducteur vont venir se greffer plusieurs histoires, qui renfermeront elles-mêmes parfois d’autres saynètes. Un long métrage en forme de poupée gigogne tragique, qui recèle beaucoup de surprises et de moments comparables à de petits joyaux cinématographiques, que l’on découvre un peu par hasard, au détour d’une anecdote, ou bien d’une terrible confession. Je ne rentrerai pas plus dans les détails de l’histoire car AKAHIGE est un film à découvrir, chaque scène, chaque personnage qui se confie étant pareil à une porte que l’on aurait poussée un peu sans le vouloir, un passage ouvert sur la vie et les secrets de gens meurtris dans leur corps mais aussi leur esprit. Des personnes qui possèdent néanmoins une aura, une beauté intérieure exceptionnelles. Et face à leur misère il y a cet homme, Barberousse, médecin dévoué et autoritaire, un praticien qui va tenter d’apprendre à son apprenti que dans un tel hospice, il convient de soigner les cœurs au moins autant que les corps.

AKAHIGE est un chef d’œuvre absolu et bouleversant, une longue plongée dans les bas-fonds (que Kurosawa prolongera avec DODES’KADEN) qui s’étend trois heures durant sur des gens simples, tour à tour tristes et courageux, frappés par le mal et la misère, mais qui ne s’en plaignent jamais. À la fin du film, vous aurez peut-être envie de continuer comme moi ce séjour plus avant, rester plus longtemps dans cet hospice, auprès de tous ces hommes et ces femmes, médecins ou malades, qui possèdent en eux une grandeur que n’effleurera jamais le plus valeureux des samouraïs.

Oli :